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Les grilles de lecture de l’anti-islamophobie

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Trois grilles de lecture se disputent actuellement le champ des études sur l’islamophobie. Il est important de les connaître parce que, non seulement elles conditionnent les regards que les spécialistes universitaires posent sur le problème, mais elles orientent également les stratégies de lutte contre l’islamophobie adoptées par les militants sur le terrain.

La première grille peut être qualifiée de « transitive », au sens que prend ce mot en psychologie et en grammaire. En psychologie, en effet, la notion de la transitivité renvoie à un mouvement spontané visant un but. En grammaire, elle réfère plutôt aux « conjonctions transitives », telles que « cependant », « or », « au reste », etc.

Appliquées au concept de l’islamophobie, ces caractéristiques psychologiques et grammaticales suggèrent que le phénomène est essentiellement une réaction spontanée des sociétés occidentales face à l’altérité musulmane. Quoique maladroite, cette réaction demeure cependant innocente puisqu’elle ne viserait qu’à aider ces sociétés à s’adapter à la nouvelle et importante présence musulmane en Occident.

En toute logique, la grille transitive propose donc, pour accélérer le dépassement de la réalité islamophobe, d’encourager ses victimes, c’est-à-dire les musulmans, à mieux représenter et faire connaître leur spécificité, quitte parfois et paradoxalement à la rendre invisible.

Elle appelle ensuite à multiplier les initiatives pour permettre aux non-musulmans de découvrir la religiosité de leurs nouveaux concitoyens, avec l’espoir que cela les mènera à terme à une meilleure appréciation de cette nouvelle donne socioreligieuse.

Elle invite enfin l’État à appuyer cette ouverture réciproque par des campagnes de sensibilisation et d’éducation puisque, au-delà de ce que vivent les musulmans, la grille considère que l’islamophobie soulève la question plus générale de la cohésion sociale au sein de nos sociétés libérables.

La deuxième grille de lecture de l’anti-islamophobie, est celle de l’antiracisme. Le phénomène est ici compris comme un type de racisme parmi d’autres, à l’instar du racisme qui frappe les personnes de couleur ou l’antisémitisme qui touche les personnes de confession ou de culture juive.

Loin d’être transitoire, le phénomène islamophobe possède donc ici un caractère structurel qui s’exprime par une discrimination systémique dirigée contre une minorité réduite à une spécificité stigmatisée de nature religieuse. De plus, comme tous les racismes, ce racisme antimusulman se justifie généralement d’une prétention à une supériorité culturelle du raciste sur ses victimes potentielles.

Pour combattre l’islamophobie, la grille antiraciste demande d’abord et avant tout à reconnaître justement sa nature raciste. Elle exhorte ensuite les autorités politiques et les élites intellectuelles et culturelles à la dénoncer en tant que tel. Elle suggère enfin de faire déboucher cette dénonciation du phénomène sur une criminalisation en bonne et due forme, sinon dans une nouvelle loi, du moins en le mentionnant explicitement dans la jurisprudence en vigueur qui interdit la discrimination et les discours haineux.

La dernière grille de lecture de l’anti-islamophobie c’est la grille anticolonialiste. Celle-ci explique la diabolisation des communautés musulmanes d’Occident par les stratégies colonialistes des puissances occidentales et de leur principal allié, le sionisme israélien. Cette diabolisation permet ainsi de marginaliser, pour faire taire, ceux qui pourraient, au cœur même de l’Occident, représenter les luttes des peuples colonisés, surtout dans le monde musulman.

Ici donc, l’islamophobie est au service du sionisme et de l’impérialisme. Elle est une arme de guerre aux mains des puissants. Une arme sournoise dont les victimes ne sont d’ailleurs pas seulement les musulmans en terre d’islam et les communautés musulmanes d’Occident, mais aussi les peuples occidentaux qui, manipulés, ils se trouvent engagés dans des interventions armées à l’étranger et des conflits sociaux qui menacent leur sécurité et leur paix sociale à l’intérieur.

Pour lutter contre cette industrie islamophobe, la grille anticolonialiste met de l’avant, bien évidemment, les diverses actions de la résistance anticolonialiste. Le combat n’est plus ici une question d’interconnaissance, comme le propose la grille transitive, ou une simple lutte antiraciste soutenue par un État libéral conscient de ses responsabilités politiques, comme le suggère la grille antiraciste.

Au contraire, ici, l’État impérialiste, allié du sionisme, représente le moteur fondamental de la machine islamophobe. C’est pourquoi, combattre cette machine, c’est d’abord s’engager politiquement dans le but d’arracher cet État des mains des élites va-t-en-guerre qui le contrôlent au détriment des élus et des majorités populaires. C’est ensuite travailler au développement d’une presse alternative qui puisse libérer l’espace médiatique du monopole de cette même élite guerrière et islamophobe. Et c’est enfin promouvoir des solidarités intra- et internationales entre tous les mouvements anticolonialistes.

Quoi qu’il en soit, les luttes anti-islamophobes au Québec, comme partout ailleurs, n’ont pas à opter en exclusivité pour l’une ou l’autre de ces grilles. Chacune d’elles capte une dimension réelle et importante de la grande problématique de l’islamophobie. Aussi, s’il peut être compréhensible que certains militants privilégient pour des considérations pragmatiques un front de lutte plutôt qu’un autre, nous devons, sur le plan stratégique, garder collectivement à l’esprit la nature globale du phénomène que nous combattons. Nos luttes individuelles et collectives doivent obligatoirement refléter cette nature. Elles doivent se compléter pour incarner une stratégie de lutte tout aussi globale, qui demeure, à bien y réfléchir, la seule à même de mettre en échec le fléau de l’islamophobie dans toutes les sphères de la société.

Aziz Djaout, chercheur en contre/dé-radicalisation à l’Université de Montréal

Adil Charkaoui, coordinateur du Collectif Québécois Contre l’Islamophobie

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