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A-t-on besoin d’une pétition pour condamner l’islamophobie?

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Le 7 octobre dernier, une motion condamnant l’islamophobie a été présentée à la Chambre des communes. Annoncée par le député d’Outremont, Thomas Mulcair, cette motion était jointe à une pétition parrainée par le député libéral de Pierrefonds-Dollard, Frank Baylis.

70 293 personnes ont signé cette pétition sur le site du Parlement canadien depuis le 8 juin dernier, 18% des signataires seulement provenaient du Québec.

Un simple « no », attribué au Conservateurs, dans la cacophonie parlementaire a suffit pour briser l’unanimité nécessaire à l’adoption de cette motion. Elle a donc été rejetée.

Ce rejet a été présenté comme un gain selon le député libéral puisque cette pétition «a eu plus du double de signatures de toutes les autres pétitions électroniques ».  Pourtant, la nature de cette pétition est discutable, voire contestable.

Faisal Kutty a déjà critiqué l’aspect juridique de cette pétition, d’autres aspects seront traités dans ce texte.

D’abord, lors de la présentation de cette initiative, Baylis a montré son intérêt à joindre son appui pour lutter contre l’islamophobie mais avec une certaine distance en affirmant que cette pétition « n’est pas une pétition pour les musulmans, mais c’est une pétition contre la discrimination ». Ni plus ni moins qu’un “All Lives Matter”.

En entrevue, il affirme « Nous voulons reprendre le contrôle du message. Parce que, pour le moment, un petit nombre de personnes pensent qu’elles peuvent parler au nom de la religion. Mais [les extrémistes] n’ont pas ce droit-là. »

Plusieurs erreurs ont été commises par les initiateurs eux-mêmes, en amont et en aval, en ce qui a trait à l’élaboration du projet, à la concertation avec d’autres partenaires ainsi qu’à son déploiement.

Dans un premier temps, traduire l’islamophobie au spectre du terrorisme/radicalisation est une grave erreur sociologique d’analyse des dynamiques du racisme. Le fait de créer un lien de corrélation entre les deux nourrie l’idée que les musulmans.es sont porteurs de ces phénomènes et ainsi accentue la stigmatisation dont ils et elles sont sujets.

La prétention naïve ou volontaire de croire que l’islamophobie est une conséquence des attentats terroristes sous-entend que ce racisme est un fait porteur d’avenir récent, c’est-à-dire depuis les récents attentats. Un vent relativement nouveau. Alors que l’islamophobie trouve une origine lointaine.

Que ce soit dans les années 90 dans l’image de l’arabe des films d’Aladin, le commerçant frustré des souks du Caire près à couper les mains de quiconque lui vole un fruit de son comptoir, au bédouin nomade aux mœurs archaïques qu’on dépeint dans les récits orientalistes. D’un côté on y dessine les rapports hommes/femmes sous l’égide du patriarcat arabe/berbère/kurde/persan, de l’autre on fantasme sur les femmes d’Orient par les toiles de Benjamin-Constant. Cette image s’étend historiquement jusqu’au Moyen-Âge où toute une idéologie, voire une théologie était développée autour de la haine du musulman.e notamment au travers des Croisades à Jérusalem. Plus qu’une affaire générationnelle, l’islamophobie est un fait qui concerne la sociologie historique.

La continuité temporelle du rapport avec la civilisation musulmane ne suit qu’une pente positif entre le temps (l’histoire) et le désaveu de ce que représentent les musulmans.es. Ce qui explique la situation contemporaine de cette communauté au Québec notamment.

En ce qui a trait aux solutions politiques proposées face à cette tendance lourde, les musulmans.es ne sont pas épargnés. Augmentation de la surveillance, programme de déradicalisation, formation des imams, tests de valeurs, interdictions de signes religieux. Les initiatives proposées ne visent que les paramètres internes des musulmans.es. Qu’est-ce que cela envoie comme message ? ‘’Le problème se trouve dans votre communauté, l’islamophobie existe à cause de vous (si elle existe), vous êtes le problème’’. Le processus de justification du racisme qu’est le Victim blaming. Du quel s’alimente la culture du viol par exemple. Blâmer une femme victime d’harcèlement sexuel pour son habilement est le même principe que blâmer une femme pourtant le foulard victime d’assaut raciste.

Ces mesures politiques viennent mettre du grain au moulin de la (dé)construction sociale de la place que le/la musulman.e peut occuper à titre d’acteur de changement dans la société. L’opinion publique n’en est que fortement défavorable à la communauté musulmane. La fixation sur cette communauté la place par défaut sur une position défensive et suscite en elle un sentiment d’être constamment sous la sellette sociale.

Ainsi, la discrimination à l’emploi, la marginalisation sociale, l’obsession identitaire, la mise à l’écart de la jeunesse musulmane, les politiques populistes, le profilage, le renforcement des stéréotypes sont des éléments ignorés.

La négligence de ces externalités rend l’analyse de l’islamophobie tordue. Ce que fait exactement cette pétition pourtant initiée par des musulmans.es. Comme quoi la bonne intention ne suffit pas.

Relire la pétition avec cette grille de lecture ouvre une voie d’analyse fidèle au terrain et à la réalité de milliers de citoyens.nes de confession musulmane. Le premier point de la pétition présente l’islam comme religion civilisationnelle, ce qui est effectivement un point important vu la contribution colossale de cette identité à la fois homogène dans la croyance, hétérogène dans la culture et hétéroclite dans les origines.

Toutefois, le deuxième point percute la démarche et tombe dès lors dans les amalgames en créant ce lien de causalité précédemment énoncé : « Ces actes [terroristes] ont servi de prétexte pour une montée notable des sentiments antimusulmans au Canada ». Ce qui objectivement est vrai, cependant, avant ces actes, ces « sentiments antimusulmans » étaient déjà ancrés dans les politiques et les comportements sociaux à l’égard de la communauté musulmane.

Cette rhétorique de self blaming permet de justifier les politiques de récusation des musulmans.es qui demande des consultations publiques sur le phénomène de discrimination systémique à leur endroit. Le rejet du revers de la main des leaders au discours francs et directs, d’organisation musulmane qui oeuvrent sur le terrain depuis plusieurs années.

Sans le savoir, les musulmans.es porteurs de ce message deviennent les ‘’amis noirs’’ des maires, députés et ministres hostiles aux musulmans.es.

Le dernier point n’est qu’un complément du deuxième, couronné d’un #NotInMyName. Toujours dans la logique de l’injonction qu’on colle sur les musumlans.es de se désavouer et condamner toutes actes contraires à l’opinion publique, des attentats à la polygamie. Cette sommation est le stratagème le plus subtil de l’islamophobie, puisque démagogue, car il tend à laisser croire que les musulmans.es sont coupables jusqu’à preuve du contraire. Comment vivre en société avec cette constante méfiance ? Comment un attentat à l’autre bout du monde peut-il concerner un boulanger ou une étudiante collégienne ? Là se trouve le noeud du problème.

Finalement, la dernière phrase demande enfin la condamnation de l’islamophobie. Cinq mots : « condamner toutes les formes d’islamophobie ». Sans définition des formes, sans décrire, sans parler des politiques discriminatoires contre les musumlans.es, sans les mosquées brûlées, sans les femmes invectivées, sans les discours de haine des idéologues xénophobes, sans parler de la déshumanisation, sans parler des invasions militaires des pays musulmans.

Le député libéral Frank Baylis pourrait certainement comprendre le message. Sa mère Gloria Baylis, grande militante contre le racisme et plus particulièrement la négrophobie a mené un combat honorable ayant permis de reconnaitre en 1965 la discrimination basée sur la race au Canada. À ce titre, blâmait-on les noirs.es du racisme qu’ils étaient victime? Répondaient-il aux appels à condamner d’autres communautés noires? Scandaient-ils Pas en mon nom? Ce n’est pas l’image qu’ils et elles projetaient qui importait mais plutôt le combat pour les droits civiques.

Malgré qu’ils montrent pattes blanches, qu’ils sourient, qu’ils soient complaisants, les musulmans.es n’y gagnent rien.

La pétition n’aurait pu être écrite autrement pour faire son chemin jusqu’au Parlement, puisque son contenu et son contenant n’allaient pas dans l’intérêt de la communauté mais dans celui de la classe politique. Ce qui explique son faible nombre  de signature: 70.000 (tous pays et toutes religions confondus) sur 1 million de musulmans.es au Canada (en quatre mois). La pétition contre le règlement des pitbulls a recueillis 600 000 signatures en 6 jours à peine. Comme disait une sœur de la communauté : « en tout cas bonne nouvelle pour les chiens ».

La pétition présentée au Parlement est ainsi insignifiante et par conséquent n’a attiré aucune couverture médiatique, sauf pour le Huffington Post. Elle ne suscite aucune la réflexion. C’est une analyse de surface et contreproductive.

Une signature ne mettra pas fin à un phénomène aussi profondément ancré dans la société, dans son système politique ainsi que dans la conscience collective.

Quoi faire ?

Il est primordial de traiter la question de l’islamophobie de façon unidirectionnelle sans brouiller l’analyse, sans y greffer des éléments de confusion ni d’amalgames faciles. Une approche autant communautaire qu’académique. Les travaux de plusieurs chercheurs et chercheuses à Montréal sont suffisants pour mettre en place un plan d’action dans le court et le long terme. Nul besoin de commission d’enquête qui s’éternise. Par contre, les consultations publiques et assemblées populaires restent un must. Tant les membres de cette communauté, les leaders communautaires que les citoyens.nes de toute confession et les personnalités publiques, tout le monde doit prendre part aux discussions. La question relève du vivre ensemble et ceci concerne l’ensemble de la population.

Mohamed Amine

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