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Une critique islamophobe « raisonnée » ?

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Aziz Djaout
Aziz Djaout

Dans un article récent, publié dans Le Devoir, le professeur de sociologie Rachad Antonius reproche à des universitaires et des cadres associatifs de refuser la critique de pratiques religieuses problématiques ayant cours parmi les musulmans du Québec. Selon l’auteur, cette critique est pourtant raisonnée, voire salutaire, ne relevant pas de l’islamophobie. Elle exprime plutôt une hostilité légitime informée par l’expérience des victimes de l’islamisme et visant les manifestations sociales de cette idéologie. En refusant cette critique, ses détracteurs succombent donc nécessairement, toujours selon l’auteur, à une logique de déni qui exagère la victimisation des musulmans, ignore les signes d’ouverture de la société d’accueil et se désolidarise des luttes émancipatrices de certains musulmans qui travaillent à réformer leur religion.

Simplifions. Il y a d’abord l’existence de pratiques religieuses conservatrices parmi les musulmans du Québec. Il y a ensuite l’évidence que, pour contrer ce conservatisme musulman, il faut accepter sa critique. Enfin, il y a l’accusation : des universitaires et des militants refuseraient cette critique malgré qu’elle soit, selon le jugement du professeur, raisonnée et légitime. Ensemble, ces trois points, et la logique qui leur est sous-jacente, étonnent. Pourquoi des universitaires et des cadres associatifs censés eux-mêmes être des individus raisonnables échouent-ils à accueillir favorablement une critique raisonnée ? Où est le problème ?

Le problème réside dans un autre déni; celui que des auteurs comme Antonius ne veulent malheureusement pas reconnaître. À savoir que les universitaires et les militants pris à partie ne refusent point la critique du conservatisme musulman en soi. Ils contestent la manière par laquelle cette critique se justifie et les moyens au travers desquels elle aspire à se transformer en politiques publiques liberticides. En effet, contrairement à ce qu’on laisse souvent accroire, les universitaires et les militants inclusifs du Québec répètent inlassablement, et depuis maintenant des années, que les pratiques conservatrices musulmanes, comme celles de d’autres groupes religieux, peuvent bien être critiquées. Cependant, ces intellectuels ajoutent que la critique de ces pratiques doit se faire justement pour ce qu’elles sont, un conservatisme religieux.

La critique dite raisonnée refuse ces impératifs de justice; elle juge au contraire qu’il lui est insuffisant de lutter contre le conservatisme musulman dans les limites de l’État de droit et des valeurs libérales. Portée par des courants populistes de plus en plus proches de l’extrême droite, elle mobilise l’opinion et la puissance publiques contre le conservatisme musulman en le présentant comme un danger exceptionnel, car justement musulman, et une menace existentielle à la fois culturelle, idéologique et politique, mettant en jeu nos valeurs, notre démocratie et notre sécurité. Pour atteindre son objectif, cette critique islamophobe n’hésite donc presque jamais à recourir au bon vieux procédé de « l’accusation par association » : sous la plume de ses hérauts, le conservatisme musulman n’est ainsi jamais un simple conservatisme religieux, mais la continuation d’un projet islamiste violent ou pas, mais toujours conquérant, qui avance masqué pour dominer l’Occident et le monde.

On voit donc bien la différence entre la position raisonnable et juste que critique le professeur et la critique dite raisonnée et islamophobe qu’il défend. Foncièrement libérale et inclusive, la première traite le citoyen musulman, qu’il soit par ailleurs « conservateur » ou « progressiste », comme tout un chacun, quitte à critiquer et interdire ses dépassements. La deuxième vise plutôt l’exclusion des musulmans pratiquants en les construisant en autant de femmes et d’hommes de paille, un corps étranger à la nation et une cinquième colonne déloyale au service d’une internationale islamiste.

En fait, dans son texte, Antonius exprime une posture qui a toujours été la sienne. En effet, la logique structurante de son dernier propos traverse l’ensemble de son œuvre universitaire. Une logique qui, subtilement, ne dit rien d’autre qui ne soit déjà contenu dans la prémisse fondatrice de l’islamophobie contemporaine : faire peur des pratiques religieuses conservatrices musulmanes en les associant à des courants politiques étrangers, perçus en Occident à tort ou à raison comme extrémistes voire violents, afin que, en toute quiétude, les démocraties libérales puissent brimer certains musulmans d’ici de leurs droits en tant que citoyens à part entière.

Et puisque, dans un contexte universitaire, il est difficile d’assumer ouvertement une telle posture légitimant l’islamophobie, sinon elle-même islamophobe, cette logique se fait en partie islamophilie en prétendant ouvrir la voie à la critique dite « raisonnée » au nom des intérêts d’une autre minorité de musulmans, ceux qui veulent réformer leur religion. Or voilà un argument que les lecteurs du Journal de Montréal connaissent bien, puisque il a toujours été celui des Martineau, Ravary et autres MBC de ce monde. À les croire eux aussi, ces illustres personnages à la plume islamophobe ont tous également à cœur le bien des musulmans « réformateurs ».

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