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Nos peurs, nos instrumentalisations et leurs voiles

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Aziz Djaout

Selon le chroniqueur de La Presse, Patrick Lagacé, le premier ministre Philippe Couillard ne serait quasiment plus un vrai québécois. Puisqu’il refuse la compromission que propose la coalition caquiste/péquiste/solidaire concernant l’interdiction du voile dans les postes d’autorité cœrcitive, il aurait déjà « fait son lit : canadien d’abord, québécois quelque part… si ça adonne ».

Au-delà de cette enflure verbale, l’article de Lagacé demeure intéressant à maints égards. Par rapport à la présence hypothétique du voile musulman dans les postes d’autorité, le raisonnement qu’il déploie donne d’abord à voir, de manière exemplaire, la vacuité de la position dite de compromis que les partis de l’opposition défendent présentement.

En effet, le propos du journaliste montre clairement que cette position ne s’appuie sur rien, à l’exception d’une double peur. Celle qui s’alimente de la mémoire encore vive de l’histoire de l’Église québécoise (qui, soit dit en passant, n’a aucun équivalent dans l’islam québécois) et celle, plus actuelle, qui anticipe une prochaine crise identitaire si le gouvernement ne se plie pas aux exigences de l’opposition.

On nous invite donc à accepter ces exigences au nom de ces peurs. L’argument est évidemment irrecevable sur le plan moral et légal. On ne réduit pas les libertés d’autrui parce qu’on craint nos fantômes du passé ou la réaction de nos amis identitaires du présent, qu’ils soient par ailleurs racistes ou non. Ça ne se fait tout simplement pas.

La peur de disparaître

Dans son texte, Lagacé ramène ensuite les précédentes peurs à une question plus fondamentale. Il écrit : « Il se trouve que les Québécois ont peur – depuis toujours – de disparaître ». C’est donc là le secret de toute l’affaire. Au Québec, on craint de disparaître. Mais pourquoi ? C’est parce que, toujours selon Lagacé, nous sommes « à la fois minorité (en Amérique du Nord) et majorité (au Québec) ».

Ici, on est en droit de demander : où est la part du voile dans tout ça ? Sans parler de leur éviter réellement de disparaître, en quoi l’interdiction de ce voile dans les postes d’autorité annihilerait ou seulement apaiserait la peur de disparaître des Québécois ? Autrement dit, quel est le rapport entre les voiles d’une minuscule minorité religieuse et les peurs existentielles de la majorité nationale ?

L’instrumentalisation

Lagacé répond à cette question en expliquant que ce lien réside dans « l’instrumentalisation » de cette peur par certains politiciens en quête effrénée de « votes racistes ». Et, dans l’espoir que l’on barre la route à cette malheureuse instrumentalisation, il invite le premier ministre à accepter la compromission de l’interdit partiel proposée par l’opposition.

La logique a le mérite de dévoiler le véritable problème du Québec contemporain. Celui qui découle naturellement du raisonnement du journaliste et que l’on peut reprendre sous la forme de la question suivante : pourquoi les politiciens québécois, particulièrement ceux qui se disent préoccupés par l’insécurité identitaire du Québec, se rabattent-ils ainsi sur une instrumentalisation qui ne peut pourtant en rien résoudre cette insécurité, ni à court ni à long termes ?

Disons-le autrement. La peur de disparaître n’est pas nouvelle au Québec. Elle existe au contraire, comme le soulige Lagacé lui-même, « depuis toujours ». Or, dans un passé pas si lointain, de grands hommes, de la trempe de René Lévesque et de Jacques Parizeau, ont montré la voie à suivre face à cette peur, en lui proposant comme solution un projet politique juste et ambitieux, l’indépendance du Québec. Ces grands hommes pensaient ainsi pouvoir protéger la pérennité identitaire de la nation québécoise en la mobilisant derrière la construction d’un État et d’une société à la fois progressistes et inclusifs.

Comment dès lors expliquer que nous sommes passés, en l’espace d’une décennie, de cette solution grandiose à une échappatoire médiocre prétendant résoudre le problème identitaire québécois à coups de mesures liberticides ?

Finalement, grâce à l’article de Lagacé, on voit plus clairement les enjeux du débat en cours sur le voile, l’identité et leurs corollaires. Le défi du Québec d’aujourd’hui n’est pas l’accoutrement des femmes musulmanes, mais l’impasse dans laquelle se trouve actuellement le projet souverainiste. Stigmatiser ces femmes et interdire leurs voiles ne peut constituer une solution viable à nos peurs et à nos instrumentalisations. En s’entêtant à le faire, nous leur ferions mal, mais sans pour autant que nous nous fassions un quelconque bien.

Et c’est pourquoi, en disant non aux pseudo-solutions que l’opposition propose, nous ne défendons pas seulement le voile de la musulmane, mais aussi le droit du peuple Québécois à chercher une véritable solution à son insécurité existentielle.

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